1 – entrelacs

(Bona Mangangu :

deux gravures à la pointe sèche, Atelier de Sheffield Institute of Art, Sheffield UK. 2011)

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Entrelacs des possibles, des déroutes, des routes, des chemins.

Je n’aime pas la métaphore spatiale, l’espace n’est pas seulement une métaphore, il n’est pas que cela, une métaphore pour nos phrases possibles. Il faut le déployer autrement. L’espace n’est pas une métaphore. Il est ce dans quoi nous sommes, ce dans quoi nos corps se déploient, nos gestes se superposent les uns aux autres, il est ce dans quoi la main passe sur le violon, tenant l’archet, passe sur le violon, glisse sur les cordes, ce dans quoi la main tenant l’archet glisse sur le violon et fait qu’il sonne. J’imagine parfois, sur le chemin que je fais sans cesse, sur le trajet répété dans les jours, l’image en quatre dimensions, trois dimensions dans l’espace, et une autre la déployant dans le temps, j’imagine la trace de mon corps dans l’espace, et mes gestes,

comme ces premières images du cinématographe, un homme nu marche, traverse l’espace, sans accidents qui le ponctuent, sans trébucher, sans que sa marche, hésite, revienne en arrière, oscille, les muscles se meuvent, contraction, puis non, extension, puis non,  je ne suis pas cet homme, je n’ai pas la même manière de remplir l’espace, de l’ouvrir et de le déplacer en me déplaçant, je me contente d’être, je ne suis que, cela, je ne m’en contente pas mais je ne suis que cela, une griffure, comme une écriture, peut-être un idéogramme, dont je n’ai pas encore compris le sens, dont je ne sais pas la signification, une griffure à la surface d’une page que je n’ai pas écrite, je n’en comprends pas le sens, je ne sais pas lire cet idéogramme que je suis, griffure,

comme la peau à peine ouverte sous laquelle perle le sang.

L’espace n’est pas une métaphore, il est ce dans quoi nous sommes, il est cela, où nous déployons les possibles de nous, repliés, dépliés, déployés, affirmés, épuisés, effacés, mais là soudain, dans la végétation reprenant, dans la vie calme et obstinée du végétal, les gestes reprenant la patience de l’écriture de ce qui fait : sens (que nous cherchons).

Imaginer les trajets que nous avons dû dessiner à la surface du monde, ceux que nous avons cherchés sur la carte, je renonce, à les chercher, les dessiner, je n’ai pas ce sens, il me manque, l’espace pour moi est insensé, de l’imprimante, il sort une liste d’injonctions, et puis je ne me souviens de rien, les pas s’entrelacent, s’entremêlent, je renonce, je vais, où me portent mes pas, je vais où vont mes pas, rien, seulement cela, où vont mes pas,

je me souviens, autrefois, je sortais, je marchais, autrefois, je sortais marcher, n’importe où, voilà, je marchais, je déroulais la suite de mes pas, à la surface du monde, je n’allais nulle part, et nulle part n’avait pas d’importance, ce mouvement est fini, il n’est plus,

je vais, je sors, je déroule des pas, d’ici à la bibliothèque, d’ici à la boulangerie, les trajets, les tracés, et nos pas ne laissant pas de traces à la surface du monde, ne laissant pas de traces d’eux, partir, je reviens, tu restes seule ?, je reviens faire les courses, et le médecin, d’ici, un peu plus loin, chez le dentiste, et d’ici à la gare, puis retour, de la gare à ici, un autre ici, parfois un autre, puisqu’on déménage, ou on part en vacances, d’ici aux vacances, la même route, une autre route, ils ont ouvert une autoroute, et puis encore un détour, quand il y a eu des travaux, d’ici à ailleurs, et retour, d’ailleurs à ici, on revient toujours, à ce point, on en revient toujours, ici, à nos points de départ,

je cherche un point de départ sans retour possible, je voudrais arrêter ce mouvement par lequel tout départ est voué à son annulation, je voudrais des départs dans les étonnements des matins,

à quoi bon ?, il n’est plus nécessaire de lire sur la carte, de savoir lire sur la carte, je n’ai jamais su, il n’est pas nécessaire de tenir la carte, de s’orienter, de chercher le nord, de s’orienter dans le monde comme on s’oriente dans la pensée, et inversement, il n’est pas nécessaire de, il suffit de, au fond, c’est tout ce dont on a encore besoin, de

on marche, les yeux baissés, sans voir le monde, on marche, on avance, obstinés, obstination, on marche, on avance, mais au fond, aucune certitude, ici non plus, où on en est, aucune certitude, pas plus là qu’ailleurs, avance-t-on ?, on avance, en regardant la flèche de soi se déplacer sur l’écran de son téléphone, on regarde, non le monde, mais son téléphone, on est la flèche de soi se déplaçant sur le monde, on se regarde, sur la carte, avancer, on se regarde avançant, sur la carte dessinée du monde où on est, on ne regarde plus le monde, on regarde la symbolisation du monde et de soi, sans savoir si, ou alors non, et les façades peut-être s’effritent de la mer et du vent mêlés, on ne sait pas, on regarde l’écran, conscience lumineuse de soi, et cela seulement

sauf, parfois, ces entrelacs végétaux, le long desquels la pensée grimpe comme la vigne-vierge contre un mur tiédi de soleil. Et de nouveau l’espace s’ouvre, et accueille les possibles. De nouveau. Dans un souffle de vent redevenu une caresse.

(texte : Isabelle Pariente-Butterlin, mars 2015)

 

L9992931

 

Bona Mangangu: dessin, crayons de couleur et stylo bille sur papier, (détail), mars 2015.

photographie numérique n&b: Jean-Yves Fick, mars 2015.

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